Des élèves de l’atelier Sciences Po ont bénéficié d’une intervention de Ginette KOLINKA le mercredi 22 avril 2026

En ce mercredi 22 avril 2026, l’horloge indique 13h en salle de réunion. 7 élèves ont pris
place autour de la table. Ils sont accompagnés par la coordonnatrice de l’atelier Sciences
Po en la personne de Marion CANAVERA et de leur professeur de lettres-histoire qui est
l’auteur de ces lignes. D’autres adultes ont tenu à assister à cet événement exceptionnel :
une enseignante en lettres-histoire, Suzel DELVALLEZ, et une enseignante d’Espagnol,
Muriel TAJAN.
En France métropolitaine, une effervescence règne à l’Institution nationale des invalides.
Ginette KOLINKA apparaît sur l’écran accompagné par Philippe MAGNES, l’un de ses
proches.
Ginette KOLINKA est en forme et indique aux élèves qu’elle est fière de leur apporter son
témoignage. Le calme parmi les lycéens est olympien.
Nous reproduisons la teneur de la visioconférence ci-dessous :
Elle évoque son enfance. Ses parents avaient 6 filles et un garçon en la personne de
Gilbert. Ginette a suivi des études de sténodactylo au sein d’une école professionnelle.
La France a accepté de collaborer avec l’Allemagne nazie après l’avènement de Pétain au
pouvoir. Les Français juifs sont ostracisés et persécutés. La France est fracturée,
notamment entre la zone occupée et la zone dite libre. Les Français juifs ne peuvent plus
travailler dans la fonction publique. Dans le secteur privé, les propriétaires de magasins
et petits commerces tenus par des Français juifs doivent apposer sur leur devanture
l’inscription suivante : « Jüdisches Geschäft – Entreprise juive ». On procède également
au recensement des Français juifs. Sur leur carte d’identité, la mention Juif est apposée
à l’aide d’un tampon. Ils devaient également porter l’étoile jaune. La famille de Ginette a
été dénoncée car ils seraient des « Juifs actifs ». Ils ont bénéficié d’une indiscrétion issue
de la préfecture de police. Il est temps de s’enfuir en direction de la zone libre. Son père
était pourtant confiant quant à leur sort. Il avait servi en tant que soldat durant la Première
Guerre mondiale. C’était un authentique patriote. Il était interdit de se servir d’une carte
d’identité portant la mention Juif afin de voyager. Les personnes concernées étaient
contraintes de demeurer là où elles avaient été recensées. Les membres de sa famille ont
brûlé leurs papiers d’identité et en ont fait fabriquer de faux. Ils ont passé la ligne de
démarcation séparant la zone occupée de la zone libre. Ils ont pris le train et se sont
arrêtés à Angoulême au buffet de la gare. Las, toutes les issues étaient sous la
surveillance de la police. Les forces de l’ordre procèdent à la vérification des papiers
d’identité. Ils ont été mis dans une salle à part avec d’autres personnes. Ginette garde la
tête froide mais pense qu’elle sera envoyée dans un « camp de travail ». Ils étaient aux
côtés d’autres jeunes. On les a gardés pendant quelques jours avant de les relâcher. Leur
périple n’était pas terminé. Ils devaient se rendre à Chalon-sur-Saône, à Aix-les-Bains
puis près d’Avignon. Ils ont été hébergés au premier étage d’une maison mais devaient
travailler pour payer le loyer. Ginette va travailler dans un bureau tandis que ses deux
sœurs faisaient les marchés. Mais les obstacles se dressent sur leur chemin car il est
indispensable d’avoir une patente pour disposer d’un étal sur le marché.
Ils ont pu bénéficier d’une maison non meublée au centre-ville d’Avignon.
L’orage éclate le 13 mars 1944. Ginette est arrêtée avec deux de ses proches sur les
remparts d’Avignon. Ils « ont été dénoncés ». Ginette entend le mot « juif ».
Ginette espérait un second miracle, comme celui qui s’était produit lors du
franchissement de la ligne de démarcation. Mais lors de leur première arrestation, il n’y
avait que des filles. Là, il y a son frère et son père qui sont circoncis.
Un jeune homme les observait depuis quelques jours, il faisait partie de la gestapo.
Ils sont déportés à Drancy. Son père était âgé de 61 ans. Il n’a « pas ouvert la bouche ».
Ginette à ce stade ne semblait pas très préoccupée. Les nazis prétendaient les envoyer
« dans un camp de travail ». Le 13 avril 1944, Ginette et ses proches prennent un train à
destination de Birkenau. Ce train n’était pas censé transporter des voyageurs. Ginette
KOLINKA rappelle aux jeunes lycéens et aux enseignants assistant à la visioconférence
qu’un wagon de ce type est exposé actuellement à Drancy.
Gilbert, dès le premier jour dans le train, est tenaillé par la faim. Les conditions de
transport étaient épouvantables notamment au niveau de l’hygiène. Ce voyage mené
dans des conditions épouvantables de promiscuité avec un simple seau faisant office de
sanitaire a duré trois jours.
Dès l’ouverture des portes, les déportés ont reçu l’ordre de laisser leurs affaires dans les
wagons. « Ne vous inquiétez-pas, vous allez les retrouver plus tard » indiquent les nazis.
Les nazis ont proposé à ceux qui étaient éreintés d’effectuer le trajet en camion. Ginette
KOLINKA a proposé à son père et à son frère de monter dans les camions pour s’épargner
une fatigue certaine sans savoir qu’ils allaient mourir dans les chambres à gaz.
Quant à Ginette et ceux jugés aptes à travailler, ils sont emmenés à la douche. Les
femmes sont entièrement rasées. La promiscuité sous les douches gène Ginette
KOLINKA.
Ginette KOLINKA poursuit son récit dans un silence de plomb.
Les déportées posaient les rails des trains qui menaient jusque dans le camp.
Ginette raconte les conditions de vie des déportées avec le réveil en pleine nuit, l’appel,
le travail harassant, les brimades, les sanitaires (si l’on peut les qualifier ainsi) collectifs,
les maigres rations données aux déportées.
Ginette KOLINKA raconte son départ de Birkenau vers Bergen-Belsen en février 1945.
Ginette KOLINKA va être « employée » en usine dans ce camp de travail. Selon ses propres
mots, si (elle) est encore vivante, c’est grâce à ce travail qu’(elle) a eu « la chance » de
pourvoir faire ».
Elle se retrouve avec ses camarades d’infortune à Theresienstadt dans un camp de transit
en Tchécoslovaquie. Elles apprennent qu’un camion va rapatrier les Françaises. Elles
prennent l’avion et atterrissent à Lyon. Elles sont attendues dans un centre d’accueil.
Mais Ginette KOLINKA ne « peut prévenir personne car elle est très malade », elle souffre
en effet du typhus.
Après ce long témoignage, Phillipe MAGNES indique que Ginette KOLINKA est prête à
répondre aux questions des lycéens.
Julia lui pose la question suivante : « Pendant des décennies, vous avez gardé le silence
sur vos années à Birkenau. Pourquoi avoir choisi de ne rien dire pendant toutes ces
années ? »
La réponse de notre grand témoin glace le sang : « Je suis la seule de ma famille à être
revenue ! » « Je ne voulais pas les tuer une seconde fois ! » en apportant mon témoignage
indique-t-elle.
Elle avait la crainte de « faire de la peine » à ses proches.
Elsa lui pose alors une deuxième question : « pourquoi avez-vous décidé de témoigner
pour la première fois ? »
Ginette KOLINKA évoque le hasard en préambule. Elle faisait partie de L’Union des
Déportés d’Auschwitz. Il se trouve que le siège de l’association est situé dans son quartier.
Chaque jeudi, des « membres se retrouvent » pour échanger. Lors d’une réunion, le
président de l’association vient à sa rencontre et lui indique qu’il a besoin d’elle. Il
aimerait qu’elle se rende en Pologne avec des élèves. Ginette KOLINKA raconte l’arrivée
en Pologne à Cracovie puis le transfert en autocar jusqu’à Auschwitz-Birkenau. Ginette
est intervenue sur place pour apporter son témoignage. Elle « a commencé à parler ».
Ginette KOLINKA rappelle qu’on a assassiné 6 millions de Juifs en raison « de leur
religion ».
Une autre élève lui pose une autre question : « Est-ce que le fait de témoigner donne un
sens à votre vie ? Vous sentez-vous plus particulièrement investie d’une mission à
l’attention des jeunes ? »
La réponse de Ginette KOLINKA était particulièrement émouvante : « Quand j’étais plus
jeune (après la guerre), le sens de ma vie, c’était mon travail, ma famille ». Notre grand
témoin constate également que « de nombreux professeurs souhaitent que les élèves
écoutent des déportés ».
Diane pose la question suivante : « Etes-vous parvenue à mettre en place des
mécanismes de défense pour rester en vie coûte que coûte » ?
Ginette KOLINKA répond par la négative. « Non, mon cerveau ne travaillait pas. » Elle
confesse aux élèves qu’elle « était devenue un robot ». « On se réveille à 4 h du matin, il y
a l’appel, les toilettes. On vous emmène du côté des outils. Puis (les déportés doivent
effectuer) les travaux de terrassement. Je me retrouvais à déblayer, à creuser. Je n’avais
qu’à obéir. »
Tia pose la question suivante : « Pouvez-vous mentionner vos rapports avec Simone
JACOB et Marceline ROSENBERG ? Est-ce qu’elles ont été les seules personnes à vous
tendre la main et à faire preuve d’humanité ? Est-ce qu’elles vous ont sauvé la vie et, si
oui, de quelle manière ? »
« Marceline, je l’ai connue en prison à Avignon. On a été en prison à Marseille. J’ai été à
Drancy avec elle. On a toujours été ensemble. Elle avait 15 ans et moi 19 ans ». Ginette
avoue qu’elle « aimerait bien lire ses mémoires pour apprendre des choses (qu’elle a)
oubliées. » Après la guerre, elle indiquait que les déportés se sont retrouvés à l’hôtel
Lutecia. Elle a retrouvé Marceline par l’intermédiaire d’une mère et d’une fille qui ont été
déportées ». Elles ont retrouvé Simone JACOB (ultérieurement) boulevard Saint-Michel ».
Un des élèves de l’atelier Sciences Po lui pose la question suivante : « Vous avez été
tatouée du numéro 78599. Comme Simone VEIL, vous avez décidé de ne pas faire enlever
ce tatouage. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? »
Ginette KOLINKA souhaitait se faire enlever le tatouage lors d’une opération. « Elle voulait
vivre au présent ». Mais cette occasion ne s’est jamais présentée. « Pendant des années
(elle) mettait un pansement (sur) ce numéro pour qu’on ne le voie pas ».
Une autre élève demande à Ginette KOLINKA de lui raconter « une journée type à
Birkenau, du réveil en pleine nuit à 3h30 du matin jusqu’au soir ». L’une des vidéos liée à
cet article livre son témoignage précis. Ginette évoque notamment les circonstances
particulièrement dégradantes dans lesquelles les déportées faisaient leurs besoins. Les
déportées étaient « côte à côte et face à face ». Ginette, à cette occasion, rappelle que
les « nazis ont tout fait pour (les) humilier. Mais ils en ont été pour leurs frais car (les
pseudo-toilettes) étaient le seul endroit où les déportées pouvaient se parler ». Ginette
indique que les déportés appelaient ce lieu « radio chiottes » car « c’est là qu’on avait des
nouvelles ».
Diane lui demande si elle est « désespérée de constater que l’antisémitisme touche une
partie importante de la population y compris chez de nombreuses personnalités
publiques ». Pour Ginette KOLINKA, cela a « malheureusement toujours existé » mais elle
ne ressent pas les effets de sa résurgence car elle « est logée aux Invalides » à l’abri des
clameurs du monde. Dans ce lieu préservé, elle est « traitée à égalité avec les autres
résidents ». Elle rappelle tout de même que « quand on est en minorité, si on nous fait
quelque chose, c’est parce qu’on est montré du doigt ». Ginette KOLINKA « refuse la
victimisation » et ne veut pas croire « en la renaissance de l’antisémitisme ».
Tia pose une dernière question plus personnelle : « Est-ce qu’il a été difficile pour vous de
vivre une histoire d’amour après avoir vécu toutes ces horreurs ? »
Ginette KOLINKA répond par la négative et a vécu une très belle histoire d’amour ». « Elle
n’est pas devenue acariâtre car (elle) a connu la déportation ».
Ginette KOLINKA « aime les gens ».
Avant de prendre congé, Ginette KOLINKA souhaite adresser un dernier message aux
élèves de l’atelier Sciences Po : « Parlez-en (de mon témoignage) à vos parents ce soir et
à vos proches ». Elle souhaiterait que les élèves deviennent « des passeurs de mémoire ».
Il convient de lutter sans relâche contre l’hydre de l’antisémitisme et contre le
négationnisme.
Les élèves remercient sincèrement Ginette KOLINKA pour avoir accepté de témoigner à
cœur ouvert. Cette femme, après avoir connu l’enfer, a fait preuve d’une résilience à toute
épreuve. Elle est un exemple pour toutes les générations.
Article rédigé par Sébastien LUCARELLI, professeur de lettres-histoire à la SEP du
lycée BRASSENS à Sainte-Clotilde.