La mobilité de groupe à Cáceres : une exploration artistique et littéraire de « l’Extrémadure vide »

20 élèves de Première BachiBac ont eu l’opportunité de prendre part à une mobilité sortante adossée au programme Erasmus +, dans le cadre du projet pédagogique « ¡Qué llueva poesía sobre la España / Extremadura vacía ! » (« Qu’une pluie poétique tombe sur l’Espagne / l’Extrémadure vide ! »). Ce projet culturel et créatif, encadré par Mesdames BRUNEAU et TAJAN, a permis aux apprenants d’entreprendre une exploration poétique et littéraire de la notion géographique et sociologique d’« Espagne vide ». Ils ont ainsi pu se familiariser avec ce concept prégnant dans l’approche de l’Espagne contemporaine, grâce aux ressources de la littérature. Ils ont pu croiser leurs regards sur les œuvres de Daniel Gascón (Un hípster en la España vacía) et de Julio Llamazares (La lluvia amarilla et Primavera extremeña) avec leurs pairs du lycée Ágora de Cáceres. Ce projet, initié à la faveur d’ateliers organisés de manière hebdomadaire sur la pause méridienne (entre septembre et février), a débouché sur une mobilité physique à Cáceres, du 21 février au 4 mars.

La « renaissance poétique » de l’Espagne vide : le « pari conducteur » du projet

Élèves réunionnais et espagnols ont ainsi pu explorer de concert, à travers le prisme de la littérature, la réalité de territoires ruraux isolés, abandonnés à leur sort, mais qui recèlent néanmoins un potentiel de « renaissance poétique ». Cette notion s’est révélée être le fil conducteur, voire le « pari » conducteur de cette mobilité qui a associé à l’investigation littéraire l’« enquête » de terrain.

De la conférence sur « La Laponie du Sud » à l’exposition sur « l’Extrémadure vide »

Grâce à l’engagement de notre partenaire extrémadurien, les élèves ont pu approfondir leur approche de l’Espagne vide comme enjeu démographique et social du XXIème siècle, à la faveur d’une conférence proposée par Carlos Barrantes. Par ailleurs, notre précieuse collaboratrice María José Granados a pu obtenir de Emilio González, commissaire d’une exposition dédiée à « l’Extrémadure vide », l’installation, dans les locaux de notre lycée d’accueil, d’œuvres photographiques, plastiques, sculpturales d’une cinquantaine d’artistes, aux titres mélancoliquement évocateurs de « Prohibido habitar » (« Interdiction d’y habiter »), « El color de la ausencia » (« La couleur de l’absence »), ou « El último autóctono » (« Le dernier autochtone »).

Ces créateurs ont fait le pari de mettre en lumière et en couleurs, cette Espagne meurtrie à laquelle on promet un futur « en noir et blanc ». À leur suite, nos apprenants ont mis leurs compétences artistiques au service de ce même chant d’espoir.

Les apprenants-don Quichotte des temps modernes à la rencontre de l’Extrémadure vide : Salorino, ou le « supplément d’âme » du projet

À l’instar du « hipster madrilène » conçu par Daniel Gascón, parti, tel un don Quichotte des temps modernes, à la découverte de l’ « Espagne vide », nos apprenants ont emboité le pas à Laura, CPE du lycée Ágora, qui nous a généreusement ouvert les portes de son village d’enfance, Salorino, emblématique de cette Extrémadure vide, qui, face à un phénomène de dépeuplement imparable, s’est lancé dans le curieux pari de se réinventer et de se parer d’une attractivité culturelle nouvelle grâce aux ressources de l’art.

Nos apprenants réunionnais ont ainsi pu vivre des moments très forts et très riches au contact des onze élèves de l’école du village, qui célébraient ce jour-là, avec leurs invités, « el día de Extremadura », hymne et danse traditionnels à l’appui. Nous avons également pu arpenter les rues désertées du village, habillées de somptueuses fresques artistiques célébrant le patrimoine local et les vestiges d’une période éclatante ne demandant qu’à reprendre vie. Mission définitivement accomplie, avec la complicité des élèves réunionnais, qui ont par ailleurs pu profiter du jardin habité de sculptures d’une artiste hollandaise, ayant trouvé dans ce village bucolique son Arcadie personnelle. Le club intergénérationnel de lecture du lieu nous a également conviés à des échanges empreints d’humanité et d’amour de l’autre à travers les livres.

La page de Salorino ne s’est pas refermée sans nostalgie. Cette incursion dans l’Extrémadure vide a pu être prolongée, le lendemain après-midi, par la visite d’une entreprise de fromagerie misant sur la valorisation de la « Dehesa » (les pâturages locaux). Les élèves ont ainsi pu cheminer avec les chèvres, maîtresses incontestables des lieux, donner le biberon à leurs chevreaux, etc.

Ces à-côtés ont donné un supplément d’âme au projet, car nos apprenants ont pu « vivre » cette Espagne vide et en mesurer tout le potentiel caché.

Des flocons aux gouttes de pluie poétiques : de la neige tombée sur le village abandonné et dans le cœur de son dernier habitant, à la pluie féconde de l’Extrémadure célébrée par Llamazares

Les temps quotidiens de travail au lycée ont permis de tirer profit de la synergie entre élèves espagnols et réunionnais pour rendre, productions littéraires et artistiques à l’appui, un puissant hommage à cette Espagne / Extrémadure passées sous silence.

Les apprenants ont ainsi pu façonner de multiples affiches à la croisée de la littérature et de la sociologie pour rendre compte de cette « géographie de la désolation », peuplée de villages oubliés. Ils ont laissé entendre le cri d’une Espagne « en voie d’extinction » qui porte néanmoins la promesse d’une réinvention et d’une valorisation de ses trésors cachés, aussi bien écologiques, qu’humains et poétiques.

Dans La lluvia amarilla, le lecteur peut lire : « cuando llegó la nieve, la nieve estaba ya, desde hacía mucho tiempo, en nuestros propios corazones » (« lorsque la neige est arrivée, la neige était déjà, depuis très longtemps, dans nos cœurs »). Les apprenants ont ainsi créé des flocons de neige poétiques cristallisant la désolation et la solitude d’une Espagne abandonnée, traversée par les seuls souvenirs charriés, tels des épines, par le vent du temps (« por [la] que cruzan los recuerdos como espinos arrastrados por el viento »).

Aux rebours du monologue douloureux du dernier habitant d’Ainielle, « complètement seul, abandonné, et rongeant comme un chien sa solitude et ses souvenirs » (« completamente solo, abandonado, royendo como un perro [su] propia soledad y [sus] recuerdos »), Primavera extremeña s’élève comme un hymne chargé d’espoir. Ce roman hybride, associant à la lettre la représentation graphique, célèbre cette Extrémadure vide, sanctuarisée, s’offrant comme un refuge salvateur à celui qui, en temps de pandémie, fuit les affres du Covid et d’une ville tentaculaire. De cet éloge du rural préservé sont nées des gouttes de poésie imprégnées d’espérance dans des lendemains meilleurs.

Nous nous emploierons, dans les semaines qui viennent, à faire ruisseler cette pluie poétique sur la communauté éducative, en valorisant les productions réalisées, témoins de ce beau voyage dans l’imaginaire et la créativité littéraires, comme dans l’Extrémadure oubliée.

Texte de Muriel Tajan / Photos de Virginie Bruneau